Fondements

Qu'est-ce que la gestion mentale ?

On apprend à l'école mille choses — sauf, curieusement, à apprendre. La gestion mentale d'Antoine de la Garanderie comble ce vide : elle décrit ce qui se passe dans une tête qui réussit à être attentive, à mémoriser, à comprendre, et elle rend ces savoir-faire transmissibles à tous. Cet article vous en donne la carte complète : définition, postulats, concepts clés — et mises en garde contre les contrefaçons.

Une définition en deux temps

Commençons par le nom, qui a pu dérouter : « gestion mentale » ne désigne ni une technique de management ni une recette de développement personnel. La Garanderie l'a défini avec précision : la gestion mentale est l'étude descriptive des actes de connaissance et des conditions de leur réussite. Décomposons cette définition, car chaque mot compte.

Étude descriptive : la gestion mentale ne commence pas par prescrire, elle commence par décrire. À la manière de la phénoménologie dont elle s'inspire, elle observe ce que fait réellement une conscience quand elle apprend — pas ce qu'elle devrait faire en théorie. Actes de connaissance : être attentif, mémoriser, comprendre, réfléchir, imaginer ne sont pas des états qui nous tombent dessus, ce sont des actes, quelque chose que l'on fait, avec une structure précise, comme un geste sportif a sa technique. Conditions de leur réussite : ces actes peuvent être bien ou mal accomplis, et l'on peut identifier ce qui les fait réussir.

De cette étude découle le second versant, tourné vers l'action : la gestion mentale est une « pédagogie des moyens d'apprendre » — c'est le titre d'un de ses livres majeurs. Puisque les actes mentaux de la réussite sont descriptibles, ils sont transmissibles : on peut donner à chaque apprenant les moyens concrets, mentaux, de réussir ce qu'on lui demande.

On demande sans cesse aux élèves d'être attentifs, d'apprendre leurs leçons, de réfléchir — mais leur dit-on jamais comment s'y prendre dans leur tête pour le faire ? écrit-il en substance. Toute mon œuvre est née de cette question que l'école ne pose pas.

D'après Antoine de la Garanderie, Pédagogie des moyens d'apprendre, Centurion, 1982

Trois postulats qui changent le regard

1. Tout être humain est éducable

Premier postulat, le plus radical : l'éducabilité de tous. Il n'existe pas d'élèves « doués » et d'élèves « limités » par nature ; il existe des personnes qui ont découvert — souvent sans le savoir — des moyens mentaux efficaces, et d'autres qui ne les ont pas encore trouvés. La propre vie de La Garanderie, enfant sourd déclaré incapable devenu agrégé de philosophie, est la première pièce du dossier.

2. L'échec scolaire n'est pas une fatalité

Deuxième postulat, corollaire du premier : l'échec s'explique, donc se traite. Un élève qui échoue n'est pas un mystère décourageant, c'est une énigme pédagogique : que fait-il — ou ne fait-il pas — dans sa tête quand il travaille ? Presque toujours, l'enquête révèle des moyens absents, inadaptés à la tâche, ou en conflit avec la manière dont on enseigne.

3. Les processus mentaux sont descriptibles et transmissibles

Troisième postulat, le plus original : ce qui se passe dans la tête n'est pas une boîte noire. Interrogées avec méthode, les personnes peuvent décrire leurs démarches mentales ; comparées entre elles, ces descriptions révèlent des structures stables ; et ces structures peuvent être enseignées à ceux à qui elles manquent. C'est le pari de l'introspection réhabilitée, que La Garanderie a défendu contre la psychologie dominante de son temps.

Les concepts clés en un coup d'œil

Voici la boîte à outils conceptuelle, que les autres articles de ce site détaillent un par un.

Percevoir n'est pas évoquer

Distinction fondatrice : percevoir, c'est avoir l'objet présent à ses sens (je vois le tableau, j'entends le professeur) ; évoquer, c'est faire exister l'objet dans sa tête, en images mentales visuelles, auditives ou verbales — y compris quand il n'est plus là. Or on peut percevoir parfaitement sans rien évoquer : c'est l'élève qui « suit » le cours des yeux et dont la tête reste vide. Tout l'apprentissage se joue dans ce passage de la perception à l'évocation, la clé de voûte du système.

Le projet

Aucun acte mental efficace ne se produit sans une visée qui le précède et l'oriente : le projet. Évoquer, il faut l'avoir « en projet » ; mémoriser, c'est se projeter dans le moment futur où l'on se servira de ce qu'on apprend. Se mettre en projet est le premier geste de tout apprentissage.

Les cinq gestes mentaux

La Garanderie décrit cinq grands actes de connaissance, qu'il appelle gestes mentaux pour souligner qu'ils ont, comme les gestes du corps, une structure apprenable : le geste d'attention (faire exister mentalement ce qu'on perçoit), le geste de mémorisation (évoquer en vue d'un avenir de réutilisation), le geste de compréhension (traduire dans sa langue mentale jusqu'à ce que le sens apparaisse), le geste de réflexion (faire retour sur ses acquis pour résoudre du nouveau) et le geste d'imagination créatrice (prolonger le donné vers l'inédit).

Habitudes évocatives et paramètres

Chacun a ses manières familières d'évoquer : plutôt en images visuelles ou plutôt en évocations auditives et verbales — ce sont les habitudes évocatives, décrites dans Les profils pédagogiques (1980). Et ce que l'on évoque se décrit finement grâce aux paramètres : le concret, les mots et codes, les liens logiques, le prolongement créatif.

Le dialogue pédagogique

L'outil signature de la méthode : un entretien où l'on fait décrire à l'apprenant, sans le juger, comment il s'y prend dans sa tête pour réussir ou échouer une tâche. Ni interrogatoire ni test, le dialogue pédagogique rend l'élève conscient de ses moyens — et c'est souvent une révélation.

Ce que la gestion mentale n'est pas

Le succès de la gestion mentale a produit son lot de caricatures. Trois mises au point s'imposent, que La Garanderie lui-même n'a cessé de marteler.

Ce n'est pas une méthode miracle. La gestion mentale ne promet pas la réussite sans travail ; elle promet que le travail ne sera plus aveugle. Elle demande du temps, des dialogues, de l'entraînement — c'est une pédagogie, pas une potion.

Ce n'est pas une typologie qui range les gens dans des cases. Dire d'un enfant « il est visuel » comme on dirait « il a les yeux bleus » est un contresens complet. Les habitudes évocatives sont des habitudes : elles se sont formées, elles peuvent s'enrichir. Le but n'est jamais d'étiqueter, toujours d'ouvrir de nouveaux moyens. Notre article sur les profils pédagogiques fait justice de ce malentendu.

Ce n'est pas le « visuel/auditif » commercial des tests en ligne. Les « styles d'apprentissage » simplistes de type VAK, popularisés par certains marchands de formation et régulièrement invalidés par la recherche, ne doivent pas être confondus avec le travail descriptif de La Garanderie, qui porte sur les évocations — actes mentaux structurés par un projet — et non sur de prétendues préférences sensorielles figées. La distinction est capitale, et nous la traitons en détail dans l'article sur les débats scientifiques.

À qui s'adresse la gestion mentale ?

À tous ceux qui apprennent et à tous ceux qui font apprendre — c'est-à-dire à peu près tout le monde. Les enseignants y trouvent des gestes professionnels concrets : ménager des pauses évocatives, annoncer les projets, varier la langue pédagogique, mener des dialogues pédagogiques. Les parents y découvrent une manière d'accompagner les devoirs qui remplace le « relis encore » par des questions fécondes. Les orthophonistes, psychopédagogues et accompagnants en font un outil de remédiation fine. Les adultes en formation ou en reconversion y reconquièrent des moyens d'apprendre que l'école ne leur avait jamais montrés — voir notre article sur la formation des adultes. Et chacun de nous, apprenant perpétuel, peut y gagner ce que La Garanderie considérait comme un droit : la connaissance de ses propres moyens.

Faire connaître à chacun les moyens de sa réussite, c'est lui rendre la liberté de s'en servir : il ne s'agit pas d'une technique de plus, écrit-il en substance, mais d'un droit de l'intelligence.

D'après Antoine de la Garanderie, Critique de la raison pédagogique, Nathan, 1997

Par où continuer ?

Vous avez maintenant la carte ; reste à explorer le territoire. Le chemin le plus naturel : commencez par l'évocation, le concept dont tout dépend, puis le projet, qui la met en mouvement. Poursuivez avec les habitudes évocatives et leurs paramètres, avant d'aborder les cinq gestes mentaux un à un. Bonne route — et bonne découverte de ce qui se passe dans votre propre tête.

Pour aller plus loin

Sources principales : Antoine de la Garanderie, Les profils pédagogiques (Centurion, 1980) ; Pédagogie des moyens d'apprendre (Centurion, 1982) ; Le dialogue pédagogique avec l'élève (Centurion, 1984) ; Critique de la raison pédagogique (Nathan, 1997).

Dans la base documentaire : J.-P. Gaté, « La gestion mentale : une pédagogie de la personne », Educatio, 2013 ; présentation synthétique de la gestion mentale (document praticien) ; P.-P. Delvaux, « Métacognition et apprentissage », Synergies Pologne ; transcription vidéo « C’est quoi la gestion mentale ? ». Documents réunis dans docs/, avec catalogues détaillant sources et droits.