Les gestes mentaux
Le geste d'imagination créatrice
« Arrête de rêver, travaille ! » Voilà peut-être la consigne scolaire la plus injuste qui soit. Car imaginer, loin d'être le contraire du travail mental, en est l'un des sommets : un geste précis, exigeant, que La Garanderie a décrit dans « Comprendre et imaginer » (1987) et qu'il jugeait scandaleusement négligé par l'école. Découvrir ce qui est caché, inventer ce qui n'existe pas encore : cet article vous présente le cinquième geste mental — le plus méconnu, et peut-être le plus précieux.
Le parent pauvre des cinq gestes
Attention, mémorisation, compréhension, réflexion : les quatre premiers gestes mentaux ont beau être mal enseignés, au moins l'école en réclame-t-elle les fruits à longueur de journée. Le cinquième, elle ne le réclame presque jamais — quand elle ne le réprime pas. L'élève qui imagine est « dans la lune » ; la marge du cahier n'est pas faite pour les hypothèses hasardeuses ; et la bonne réponse, unique, attend déjà dans le livre du maître. La Garanderie voyait là une amputation : on forme des têtes capables de restituer et d'appliquer, rarement de chercher et de créer — alors même que la découverte et l'invention sont ce que la vie, elle, demandera sans cesse.
D'où le geste qu'il a tenu à décrire aux côtés des quatre autres, notamment dans Comprendre et imaginer (1987) : l'imagination créatrice. Comme tout geste mental, il partage la structure commune — un projet qui déclenche et dirige des évocations, ces images, mots ou sensations par lesquels nous faisons exister les choses dans notre tête. Mais son projet est unique en son genre : là où l'attention vise à faire exister ce qui est donné, l'imagination créatrice se donne le projet de faire exister ce qui n'est pas donné. Sa définition tient en une phrase : imaginer, c'est se donner le projet de découvrir ou d'inventer ce qui n'est pas donné, en prolongeant ses évocations au-delà du perçu.
L'être humain, écrit-il en substance, ne se contente pas de redonner vie mentalement à ce qu'il a perçu : il peut viser, à travers ses évocations, ce qui se cache derrière elles ou ce qui n'existe pas encore — et c'est ce dépassement qui fait de lui un découvreur et un inventeur.
D'après Antoine de la Garanderie, Comprendre et imaginer, Le Centurion, 1987
Dans la grille des paramètres qui décrivent la matière de nos évocations, ce prolongement au-delà du donné porte un nom : le paramètre 4 (P4) — le registre du prolongement inédit, après le concret (P1), les mots (P2) et les liens logiques (P3). Le P4, c'est l'évocation qui déborde : elle part du perçu, puis le transforme, le complète, le dépasse.
Reproduire n'est pas créer
Une distinction classique, que La Garanderie reprend et affine, sépare deux imaginations. L'imagination reproductrice fait revivre le déjà-perçu : je revois la plage de cet été, je me rejoue la scène du film. C'est, à strictement parler, l'évocation elle-même — indispensable, mais sans dépassement : elle re-produit. L'imagination créatrice, elle, produit : elle combine, transforme, prolonge les évocations pour faire exister mentalement ce que je n'ai jamais perçu — la plage sous la neige, la suite que le film n'a pas tournée, la solution que l'énoncé ne donne pas.
La nuance est capitale pour l'école : un élève peut avoir une vie évocative riche et pourtant purement reproductrice — excellente mémoire d'images, aucun élan vers l'inédit. Inversement, le « rêveur » réprimandé est souvent un enfant dont le P4 travaille à plein régime... sans projet qui l'oriente. Car c'est bien le projet qui distingue la rêverie de l'imagination créatrice : la rêverie subit ses images, qui dérivent où bon leur semble ; le geste d'imagination les dirige vers un but — trouver, produire, résoudre. Même matière, autre pilotage. La réponse pédagogique au rêveur n'est donc pas d'éteindre son imagination, mais de lui donner des missions.
Découvrir et inventer : les deux versants du geste
Le projet d'imagination se décline en deux visées, que La Garanderie distingue soigneusement. La découverte vise ce qui existe mais est caché : la cause de la panne, l'hypothèse qui explique les observations, le mobile du personnage, la figure auxiliaire qui débloque le problème de géométrie. Le découvreur prolonge ses évocations vers un réel qu'il ne perçoit pas encore — il imagine pour trouver. L'invention vise ce qui n'existe pas : le récit à écrire, l'objet à concevoir, la mélodie, l'organisation nouvelle du service. L'inventeur prolonge ses évocations vers un possible qu'il fait advenir — il imagine pour créer. Sciences et enquêtes relèvent plutôt de la découverte ; arts et conception, plutôt de l'invention ; mais les deux versants s'épaulent sans cesse : le chercheur invente des hypothèses pour découvrir, l'artiste découvre en inventant.
Les conditions du geste : l'erreur, le temps, le matériau
Plus encore que les autres gestes, l'imagination créatrice a besoin d'un climat. Trois conditions reviennent chez tous les praticiens.
Le droit à l'erreur. Découvrir et inventer supposent d'essayer — et essayer, c'est se tromper souvent. Une hypothèse est par nature révocable ; un premier jet est par nature imparfait. Là où toute erreur coûte — points retirés, remarque rouge, moquerie —, le geste d'imagination se rétracte : l'élève apprend à ne proposer que du sûr, c'est-à-dire du déjà-donné. La Garanderie y insistait : la peur est le premier poison de la vie mentale. Un espace pour imaginer est un espace où l'hypothèse fausse est un matériau (« intéressant ! qu'est-ce que ça nous apprend ? ») et non une faute.
Le temps. Le prolongement évocatif ne se produit pas sur commande instantanée. Il faut le temps d'installer les évocations de départ, puis le temps de les laisser travailler — y compris ces temps « morts » où rien ne semble se passer et où, en réalité, tout se combine. L'école pressée, qui enchaîne les questions à réponse immédiate, sélectionne mécaniquement la restitution contre la création. Ménager de vraies plages de recherche — dix minutes sans correction, sans indice, sans « alors ? » — est une condition matérielle du geste.
Le matériau évocatif riche. On n'imagine pas à partir de rien : l'imagination prolonge des évocations, donc elle est tributaire de leur abondance. L'enfant qui a beaucoup perçu, beaucoup évoqué, beaucoup engrangé — récits, images, expériences, savoirs — a plus de matière à combiner. C'est le paradoxe fécond du geste : l'imagination créatrice, loin de s'opposer à la mémoire et à la connaissance, s'en nourrit. Les grands inventeurs sont d'immenses connaisseurs de leur domaine ; leur nouveauté est faite d'acquis prolongés. Enrichir les évocations (lire, observer, mémoriser) c'est déjà armer l'imagination.
Un geste pour l'école, les arts et le travail
Où ce geste sert-il ? Partout où la bonne réponse n'est pas donnée d'avance — c'est-à-dire à peu près partout, dès qu'on quitte l'exercice d'application.
En rédaction et en création littéraire, on l'a vu avec Tom : évoquer un donné, puis le transformer méthodiquement. En sciences et en résolution de problèmes ouverts, l'imagination est le moteur des hypothèses : devant des observations, prolonger ses évocations vers les causes possibles (« qu'est-ce qui, invisible, expliquerait ce que je vois ? ») ; devant un problème de géométrie, imaginer la droite qui n'est pas tracée. La réflexion, qui fait retour aux acquis, trouve ici son alliée : quand aucun acquis ne « prend », c'est l'imagination qui propose la configuration inédite où les acquis reprendront prise. Dans les arts, le geste est roi — mais gagne à être outillé : le musicien qui improvise prolonge des phrases entendues, le dessinateur combine des formes engrangées ; l'atelier d'art est un gymnase de P4. Au travail enfin, l'innovation n'est pas un département : c'est le geste de quiconque imagine le processus simplifié, l'usage détourné, la panne cachée, le besoin que le client n'a pas formulé.
Plaidoyer pour le geste négligé
Reste à défendre ce geste contre l'institution qui le néglige. Le procès que faisait La Garanderie à l'école est simple : en ne demandant presque jamais aux élèves de découvrir ou d'inventer, elle laisse le cinquième geste en friche — et prive les enfants du bonheur mental le plus intense qui soit, celui de trouver. Or ce geste s'atrophie comme un muscle : l'adulte qui « n'a aucune imagination » est presque toujours quelqu'un à qui l'on a appris, patiemment, à ne jamais s'écarter du donné. L'injustice est double, car l'imagination n'est pas un luxe d'artiste : elle est requise par la vie même — élever un enfant, tenir un budget, soigner, réparer, entreprendre, tout demande d'envisager ce qui n'est pas donné.
La bonne nouvelle, fidèle à tout ce que ce site raconte, est que ce geste s'éduque comme les autres : en le décrivant (partir d'évocations installées, se donner le projet de les prolonger), en l'outillant (les lanceurs de P4), en lui faisant place (l'erreur féconde, le temps de chercher, le matériau abondant). Antoine de la Garanderie a intitulé l'un de ses derniers ouvrages Plaisir de connaître, bonheur d'être : c'est peut-être à propos de l'imagination que la formule est la plus juste. Car celui qui découvre ou invente ne fait pas que produire du nouveau — il éprouve, mieux que dans aucun autre geste, que sa pensée est vivante, et qu'elle est à lui.
Pour aller plus loin
- Les paramètres des évocations — pour situer le paramètre 4, registre du prolongement inédit, dans la grille complète P1-P4.
- Le geste de compréhension — l'autre versant de « Comprendre et imaginer » : les deux gestes que La Garanderie a pensés ensemble.
- Le geste de réflexion — quand les acquis ne suffisent plus, l'imagination prend le relais : deux gestes complices face aux problèmes.
- La motivation : l'éveil du sens — le désir de découvrir et d'inventer comme projet de sens fondamental.
- Adultes, formation et monde du travail — l'imagination créatrice hors de l'école : innovation, diagnostic, conduite du changement.
Sources principales : Antoine de la Garanderie, Comprendre et imaginer (Le Centurion, 1987) ; Pédagogie des moyens d'apprendre (Bayard, 1982) ; Plaisir de connaître, bonheur d'être (Chronique sociale, 2004).
Dans la base documentaire : thèse La fonction socialisante de l’imaginaire (s’appuie sur les gestes mentaux de La Garanderie) ; texte d’A. de La Garanderie, « Projets de sens et mouvements », colloque IIGM, Rimouski, 2000. Documents réunis dans docs/, avec catalogues détaillant sources et droits.