Méthode et pratique
L'introspection réhabilitée
Regarder à l'intérieur de sa propre tête : voilà une méthode que la psychologie scientifique du XXe siècle avait solennellement mise à la porte. Antoine de la Garanderie l'a fait rentrer par la grande porte, avec un livre au titre de manifeste : Défense et illustration de l'introspection (1989). Cet article raconte ce procès, expose la défense, et vous propose de pratiquer vous-même — car l'introspection, bien conduite, est une compétence qui s'apprend.
Une méthode au banc des accusés
Au début du XXe siècle, l'introspection était pourtant l'outil officiel de la jeune psychologie : dans les laboratoires de Wundt à Leipzig ou de Titchener aux États-Unis, des sujets entraînés décrivaient méticuleusement leurs sensations. Mais les laboratoires ne s'accordaient pas entre eux, et la querelle fit scandale. En 1913, John Watson publie son manifeste behavioriste : la psychologie, pour devenir une science, ne doit étudier que le comportement observable. Ce qui se passe « dans la tête » est déclaré inaccessible, invérifiable — indigne de la science. L'introspection est bannie, et pour longtemps : même la révolution cognitive des années 1950-60, qui réhabilite l'étude de l'esprit, préfère l'inférer à partir d'expériences plutôt que de demander aux gens ce qu'ils vivent.
C'est dans ce paysage que La Garanderie fait entendre une voix dissonante. Son argument est d'une simplicité désarmante : si l'on veut aider un élève à mieux apprendre, il faut savoir ce qu'il fait mentalement quand il apprend ; or le seul témoin direct de cette activité, c'est lui. Renoncer à l'introspection, c'est renoncer à la seule fenêtre ouverte sur les actes de connaissance. Toute son œuvre — les profils pédagogiques, les gestes mentaux, le dialogue pédagogique — repose sur des milliers d'heures d'entretiens introspectifs menés avec des élèves, des étudiants, des adultes.
L'introspection, écrit-il en substance, n'a pas à mendier sa légitimité : elle est le moyen de connaissance approprié à son objet. On n'observe pas des actes de conscience avec un chronomètre ou un électroencéphalogramme ; on les observe en conscience, et cette observation peut être aussi rigoureuse qu'une autre, pourvu qu'on s'en donne les règles.
Antoine de la Garanderie, Défense et illustration de l'introspection, Le Centurion, 1989
Décrire comment on fait, pas épancher ses états d'âme
Le mot « introspection » évoque spontanément le journal intime, l'examen de conscience, la rumination sur soi. C'est précisément ce que La Garanderie ne défend pas. Il faut distinguer deux régimes d'introspection radicalement différents.
L'introspection d'états d'âme s'intéresse à ce que je ressens : suis-je triste, anxieux, joyeux ? Pourquoi ai-je réagi ainsi ? Elle a sa valeur — c'est le terrain de la vie morale, de la littérature, éventuellement de la psychothérapie — mais elle ne nous apprend rien sur nos manières d'apprendre, et elle glisse vite vers l'interprétation, voire la complaisance.
L'introspection descriptive, celle de la gestion mentale, s'intéresse à ce que je fais : quand je viens de mémoriser ce numéro, qu'ai-je accompli dans ma tête ? Ai-je vu les chiffres ? Les ai-je entendus ? Les ai-je regroupés ? Elle porte sur des actes — évoquer, comparer, redire, revoir — et sur leur déroulement concret. Son modèle n'est pas la confession mais le compte rendu d'observation : décrire un geste mental comme un artisan décrirait son tour de main.
Une filiation intellectuelle : Burloud, la Gestalt, la phénoménologie
La Garanderie ne réinvente pas l'introspection dans son coin ; il s'inscrit dans une lignée précise.
Il y a d'abord Albert Burloud, son maître à l'université de Rennes, dont il fut l'étudiant puis le disciple. Burloud, héritier de la psychologie de la pensée (l'école de Wurtzbourg avait montré, déjà par introspection provoquée, que penser ne se réduit pas à un défilé d'images), défendait une psychologie des tendances et des schèmes : sous les contenus de conscience, des dynamismes orientés organisent la pensée. La Garanderie en retiendra une conviction : la vie mentale est structurée par des actes et des intentions que l'on peut mettre au jour. Sa thèse sur les conditions de l'attention prolonge directement ce programme.
Il y a ensuite la psychologie de la forme (Gestalt) : percevoir, ce n'est pas enregistrer des atomes de sensation, c'est organiser des totalités signifiantes. La leçon vaut pour l'évocation : une image mentale n'est pas une photographie passive, c'est une construction structurée par un projet.
Il y a surtout la phénoménologie de Husserl. La démarche husserlienne — suspendre les explications toutes faites, revenir « aux choses mêmes », décrire les actes de conscience et leur visée intentionnelle — fournit à La Garanderie son cadre méthodologique profond. Quand il demande à un élève de décrire comment il évoque, sans interpréter ni juger, il pratique une petite réduction phénoménologique. La conscience, dit la phénoménologie, est toujours conscience de quelque chose et conscience en train de faire quelque chose : c'est exactement ce « faire » que l'introspection descriptive veut ressaisir. Nous y consacrons un article entier.
Les conditions de rigueur
Défendre l'introspection n'est pas défendre n'importe quelle introspection. La Garanderie lui fixe des règles strictes — les mêmes qui gouvernent le dialogue pédagogique, dont elle est le socle.
Décrire, d'abord. Le compte rendu introspectif porte sur du concret vécu : ce que j'ai vu, entendu, redit, senti se dérouler. « J'ai revu la carte avec la Bretagne en vert » est une description ; « je suis plutôt visuel » est déjà une théorie.
Ne pas interpréter. Ni celui qui décrit ni celui qui écoute ne doivent plaquer d'explication prématurée. L'interprétation fige, généralise, et surtout contamine les observations suivantes : celui qui se croit « visuel » finira par ne plus remarquer ses évocations auditives.
Recouper. Une description isolée ne prouve rien. On multiplie les tâches, on varie les situations, on compare : si l'élève décrit des évocations auditives pour l'orthographe, les tables de multiplication et les consignes, le recoupement dessine une habitude évocative fiable. On recoupe aussi avec les faits : la stratégie décrite produit-elle réellement des réussites ? L'introspection de la gestion mentale n'est pas solipsiste ; elle se vérifie dans les actes.
Décrire à chaud, sur des tâches précises. Plus la tâche est récente et délimitée, plus la description est fiable. « Comment apprends-tu tes leçons en général ? » invite à la reconstruction ; « comment viens-tu de retenir cette figure ? » invite à l'observation.
Objections classiques, réponses honnêtes
« L'introspection n'est pas fiable : on se trompe sur soi-même. » C'est vrai — et c'est même un résultat expérimental solide : nous confabulons volontiers les causes de nos comportements. Mais l'objection vise surtout l'introspection explicative (« pourquoi ai-je fait cela ? »), la moins fiable. La description d'un vécu immédiat et délimité (« qu'y avait-il dans ma tête à l'instant ? ») est bien plus robuste, surtout quand elle est recoupée. La parade de La Garanderie tient en trois mots : décrire, pas expliquer.
« Les descriptions sont invérifiables. » Individuellement, oui. Mais elles se recoupent entre elles, se confrontent aux performances observables, et convergent d'un sujet à l'autre en dessinant des régularités — exactement comme d'autres sciences travaillent sur des témoignages ou des cas. Et l'argument pragmatique reste massif : quand un élève découvre par introspection sa manière de mémoriser et que ses résultats changent durablement, la description a prouvé sa valeur opératoire.
« Verbaliser transforme ce qu'on observe. » Objection sérieuse : mettre en mots un vécu, c'est déjà le remodeler, et certains vécus (gestes automatisés, intuitions fulgurantes) résistent à la verbalisation. La Garanderie ne le nie pas ; il répond que l'imperfection d'un instrument n'est pas une raison de le jeter, mais de l'affiner : questions ouvertes, non-induction, patience, retour répété sur le même vécu. Ajoutons que la psychologie contemporaine lui a partiellement donné raison : les méthodes en première personne — entretien d'explicitation de Pierre Vermersch, micro-phénoménologie — ont réinstallé la description du vécu au rang d'outil de recherche, avec des précautions très voisines des siennes.
Une compétence qui s'éduque — dès l'enfance
Voici peut-être l'idée la plus féconde du livre : l'introspection n'est pas un don réservé aux esprits déliés, c'est une compétence métacognitive qui s'exerce et se développe. Un enfant de six ou sept ans, interrogé avec des mots simples (« qu'est-ce que tu as dans ta tête quand tu penses à ta chambre ? »), décrit ses évocations avec un naturel qui étonne les adultes. Loin d'être trop jeune pour l'introspection, l'enfant y excelle — à condition qu'on l'interroge sans induire et qu'on prenne ses réponses au sérieux.
Éduquer cette compétence, c'est donner à l'élève un instrument pour toute la vie : celui qui sait observer ses propres actes mentaux peut les ajuster, les enrichir, les transférer. La métacognition — savoir comment on sait — est aujourd'hui reconnue comme l'un des leviers les plus puissants de l'apprentissage ; La Garanderie en avait fait, avant l'heure et avec son vocabulaire propre, le cœur de sa pédagogie.
À vous : quatre exercices d'auto-observation
L'introspection descriptive se comprend en la pratiquant. Voici quatre exercices, du plus simple au plus fin. Munissez-vous d'un carnet : la trace écrite oblige à décrire et permet les recoupements.
1. Le mot épelé à l'envers. Épelez mentalement le mot « fauteuil » à l'envers. Puis décrivez : comment avez-vous fait ? Avez-vous vu le mot écrit et lu les lettres de droite à gauche ? Vous êtes-vous redit le mot par morceaux ? Avez-vous écrit dans votre tête ? Notez la procédure, pas la performance.
2. L'itinéraire familier. Évoquez le trajet de chez vous à votre boulangerie. Observez : est-ce un film qui se déroule ? Une carte vue d'en haut ? Une suite d'instructions verbales (« à gauche après la pharmacie ») ? Des sensations de marche ? Décrivez sans trier : tout est bon.
3. Le numéro de téléphone. Faites-vous dicter un numéro inconnu, retenez-le une minute, restituez-le. Puis décrivez ce que vous avez fait pour le garder : répétition en boucle ? Visualisation des chiffres ? Regroupements ? Rythme ? Refaites l'exercice deux jours plus tard et comparez vos deux comptes rendus : les régularités qui émergent sont vos habitudes évocatives.
4. Le geste de compréhension. Lisez une phrase un peu difficile — une définition, un article de loi — jusqu'à ce que « ça s'éclaire ». Puis revenez en arrière : que s'est-il passé au moment précis où vous avez compris ? Une image est-elle apparue ? Une reformulation ? Un exemple ? C'est l'exercice le plus délicat : le déclic est fugace. Raison de plus pour s'y entraîner.
Pour aller plus loin
- Le dialogue pédagogique — l'introspection guidée par un tiers : la mise en œuvre pédagogique de cet article.
- Les fondements philosophiques — Husserl, la phénoménologie et la liberté : le socle théorique de l'introspection descriptive.
- L'évocation : la clé de voûte — ce que l'introspection permet de découvrir en premier.
- Gestion mentale, neurosciences et débats — pour prolonger la discussion sur la fiabilité des données en première personne.
- Antoine de la Garanderie : vie et œuvre — où l'on retrouve Albert Burloud et les années rennaises.
Sources principales : Antoine de la Garanderie, Défense et illustration de l'introspection (Le Centurion, 1989) ; Les profils pédagogiques (Le Centurion, 1980) ; Critique de la raison pédagogique (Nathan, 1997) ; Pierre Vermersch, L'entretien d'explicitation (ESF, 1994).
Dans la base documentaire : texte d’A. de La Garanderie, « Dialogue pédagogique et discours intérieur », colloque IIGM, Paris, 2007 ; A. de La Garanderie, conférence « Le silence ? » (1989), transcription partie 1 ; partie 2 ; J.-P. Gaté, « L’exercice de la parole dans le dialogue pédagogique », Educatio, 2015. Documents réunis dans docs/, avec catalogues détaillant sources et droits.