Fondements

Le projet : se mettre en route mentalement

Pourquoi deux élèves assis côte à côte, écoutant le même cours avec la même bonne volonté, n'en retiennent-ils pas la même chose ? Souvent, la différence ne tient ni à l'intelligence ni à l'attention apparente, mais à quelque chose d'invisible qui s'est joué avant : l'un s'était mis en projet, l'autre non. Voici le concept qui met toute la gestion mentale en mouvement.

Une expérience troublante

Commençons par la scène qui, mieux qu'une définition, fait toucher du doigt le phénomène.

Cette expérience, chacun peut la refaire : lisez une page « pour voir », puis une autre « pour l'expliquer dans cinq minutes à quelqu'un » — et comparez ce qui reste. La Garanderie a fait de ce constat banal le second pilier de sa théorie, après l'évocation : l'acte mental n'aboutit que s'il est porté par un projet.

Qu'est-ce qu'un projet, au sens de La Garanderie ?

Dans le langage courant, un projet est une chose que l'on fera plus tard : un projet de voyage, un projet de maison. Chez La Garanderie, le sens est plus précis et plus profond : le projet est une anticipation qui structure l'acte mental au moment même où il s'accomplit. Ce n'est pas un vœu pour demain, c'est une visée qui organise le présent. « L'acte de connaissance s'accomplit dans et par le projet », écrit-il en substance : le projet n'est pas un préalable extérieur à l'acte, il en est l'armature.

Reprenons Rayan : son projet de raconter n'était pas une simple promesse rangée dans un coin ; il travaillait pendant l'écoute, sélectionnant, organisant, donnant un avenir à chaque information. Voilà le point central : sans projet, la perception ne débouche sur rien, car rien ne dit à la tête ce qu'elle doit faire de ce qu'elle reçoit. Le projet est à l'acte mental ce que la destination est à la marche : on peut mouliner des jambes sans destination, on n'arrive nulle part.

C'est pourquoi chaque geste mental a son projet propre. Être attentif, c'est percevoir avec le projet d'évoquer. Mémoriser, c'est évoquer avec le projet de se resservir de l'acquis dans un avenir précis — La Garanderie parle magnifiquement d'« imaginaire de l'avenir » : pour retenir, il faut se donner mentalement rendez-vous avec le moment où l'on restituera. Comprendre, c'est évoquer avec le projet de trouver du sens, de pouvoir se redire la chose dans sa propre langue mentale. Réfléchir, c'est faire retour sur ses acquis avec le projet de résoudre. Le projet est le dénominateur commun des cinq gestes mentaux.

Il n'y a pas d'évocation sans projet d'évoquer, pas de mémoire sans projet de réutiliser, pas de compréhension sans projet de sens : le projet est le geste inaugural de toute vie mentale qui réussit, écrit-il en substance.

D'après Antoine de la Garanderie, Pédagogie des moyens d'apprendre, Centurion, 1982

Projets ponctuels et projets de sens

La Garanderie distingue plusieurs étages dans la vie de projet, du plus local au plus profond.

Le projet ponctuel : l'acte visé

Au premier étage, les projets ponctuels, à l'échelle d'une tâche : le projet d'évoquer ce schéma, le projet de mémoriser ce vocabulaire pour l'interrogation de jeudi, le projet de raconter ce cours à un absent. Ils se donnent, se formulent, s'installent en quelques secondes — et ces quelques secondes changent le rendement de l'heure qui suit. C'est l'étage le plus directement utilisable en classe et à la maison.

Les projets de sens : ce qui nous oriente durablement

Au-dessus, La Garanderie découvre des structures plus profondes, qu'il appelle projets de sens : des orientations durables, souvent inconscientes, qui donnent leur direction à tous nos actes de connaissance. Tel élève aborde tout ce qu'il apprend avec le projet de sens d'expliquer — il cherche partout le pourquoi ; tel autre avec le projet de sens d'appliquer — il cherche partout le comment et l'usage ; tel autre encore est porté vers les personnes, ou vers les choses, vers le concret ou vers les lois générales. Ces structures de projet de sens façonnent ce que chacun va spontanément chercher — et donc trouver — dans un cours, un texte, une situation.

Dans Les grands projets de nos petits (2001), La Garanderie applique cette idée aux enfants avec une thèse audacieuse : nos « petits » sont habités très tôt par de grands projets de sens — comprendre le monde, être reconnu, rejoindre les autres, créer — et c'est en s'appuyant sur ces grands projets, plutôt qu'en les ignorant, que l'éducation peut donner à l'école une saveur de sens. L'enfant qui « ne veut rien faire » n'est pas sans projet : il est sans rencontre entre ses projets profonds et ce que l'école lui propose. Toute la question de la motivation, chez La Garanderie, se rejoue ici : on ne motive pas de l'extérieur, on éveille des projets de sens.

La mise en projet : le premier réflexe pédagogique

Si le projet structure l'acte mental, alors la conséquence pratique est limpide : la mise en projet doit devenir le premier geste de tout enseignement, de tout accompagnement, de tout apprentissage. Avant le contenu, avant l'explication, avant l'exercice : donner l'avenir de ce qu'on va faire.

Concrètement, se mettre en projet — ou y mettre quelqu'un — consiste à répondre, même brièvement, à trois questions. Pour quoi faire ? À quoi servira ce que nous allons apprendre, dans quelle situation le réutiliserons-nous ? Pour quand ? Quel est le rendez-vous : le contrôle de vendredi, l'exposé du mois prochain, la dictée de demain ? Sous quelle forme ? Faudra-t-il le redire, l'écrire, l'appliquer, l'expliquer à quelqu'un ? Un élève qui sait qu'il devra expliquer oralement la leçon n'accomplit pas les mêmes actes mentaux que celui qui s'attend à un QCM — et tous deux travaillent mieux que celui qui ne s'attend à rien.

La mise en projet éclaire aussi, en creux, bien des échecs mystérieux. L'élève qui apprend « pour apprendre », sans se représenter le moment de la restitution, et qui « savait hier soir mais ne sait plus ce matin » : il a évoqué sans projet d'avenir, son acquis n'avait pas de rendez-vous. L'étudiant qui lit trente pages et n'en retient rien : il a lu sans se donner de projet de lecture. Le stagiaire qui suit une formation « parce qu'on l'y a envoyé » : perception sans projet, semaine perdue. À chaque fois, le remède est le même — non pas « plus d'efforts », mais un projet.

Le projet, acte de liberté

Terminons par ce qui donne à ce concept sa portée humaine. Chez La Garanderie, philosophe nourri de phénoménologie, le projet n'est pas qu'un truc d'efficacité : c'est le lieu même de la liberté de l'apprenant. Personne ne peut évoquer, mémoriser ou comprendre à la place de quelqu'un ; personne, non plus, ne peut se mettre en projet à sa place. On peut proposer des projets, en faire miroiter la fécondité, aménager les rendez-vous — mais l'acte de se mettre en route mentalement appartient en propre au sujet. C'est une limite pour le pédagogue, et c'est une bonne nouvelle pour l'apprenant : au cœur de l'acte d'apprendre, il y a un acte que nul ne peut lui confisquer.

Se mettre en projet, c'est déjà se donner un avenir : l'élève qui anticipe le moment où il se servira de son savoir a déjà commencé de réussir, écrit-il en substance.

D'après Antoine de la Garanderie, Les grands projets de nos petits, Bayard, 2001

Vous savez désormais pourquoi rien n'advient dans la tête sans intention préalable. Reste à découvrir comment ces projets mettent en mouvement des évocations différentes selon les personnes : c'est l'objet des articles sur les habitudes évocatives et les paramètres des évocations.

Pour aller plus loin

Sources principales : Antoine de la Garanderie, Pédagogie des moyens d'apprendre (Centurion, 1982) ; Les grands projets de nos petits (Bayard, 2001) ; La motivation (Centurion, 1991).

Dans la base documentaire : texte d’A. de La Garanderie, « Projets de sens et mouvements », colloque IIGM, Rimouski, 2000 ; Th. de La Garanderie, « Affectivité et connaissance : pour une pédagogie du projet de sens », Educatio, 2014 ; « La gestion mentale au secours de la mémorisation » (document pédagogique). Documents réunis dans docs/, avec catalogues détaillant sources et droits.