Fondements
Habitudes évocatives et profils pédagogiques
« Mon fils est visuel, ma fille est auditive » : voilà ce que la culture commune a retenu — de travers — du livre le plus célèbre d'Antoine de la Garanderie. Les profils pédagogiques (1980) dit autre chose, de plus subtil et de plus libérateur : nous avons des habitudes évocatives, et les habitudes, ça s'enrichit. Cet article vous raconte ce que le livre affirme vraiment, le malentendu pédagogique qu'il a mis au jour — et le malentendu dont il a lui-même été victime.
1980 : un livre né de mille entretiens
Les profils pédagogiques n'est pas sorti d'une théorie de bureau. Pendant des années, professeur de philosophie, La Garanderie a interrogé ses élèves — d'abord les bons, ce qui était déjà original — sur ce qui se passait dans leur tête quand ils apprenaient. Des centaines d'entretiens plus tard, une régularité massive s'impose à lui : pour faire exister mentalement ce qu'ils perçoivent — pour évoquer, donc —, les élèves qui réussissent recourent à des images mentales, mais pas aux mêmes.
Les uns travaillent en évocations visuelles : ils revoient dans leur tête la page, le schéma, la scène ; leur savoir a l'allure d'un espace où l'on se déplace du regard intérieur. Les autres travaillent en évocations auditives et verbales : ils réentendent la voix du professeur, se redisent la leçon, se racontent le savoir dans un discours intérieur ; leur savoir a l'allure d'un récit qui se déroule dans le temps. La Garanderie parle de familles d'évocation — et note que beaucoup de personnes mixtes combinent les deux registres, avec une dominante.
Chacun, découvre-t-il, a pris très tôt des habitudes évocatives : une langue mentale familière dans laquelle il traduit spontanément ce qu'il perçoit. Et — trouvaille décisive — chacun croit naïvement que tout le monde fait comme lui. Le « revoyant » ne soupçonne pas qu'on puisse apprendre sans images ; le « redisant » s'étonne qu'on puisse revoir une page. Ce sont des mondes mentaux qui s'ignorent.
Langue pédagogique contre langue mentale : le malentendu
Là où le livre devient explosif, c'est quand il retourne l'observation vers l'enseignant. Car l'enseignant aussi a ses habitudes évocatives — et il enseigne spontanément dans sa langue : c'est sa langue pédagogique. Le professeur de tête visuelle multiplie les schémas, dit « regardez bien », structure le tableau ; le professeur de tête verbale explique longuement, reformule, raconte, et son tableau reste vide.
Que se passe-t-il quand la langue pédagogique du maître et la langue mentale de l'élève coïncident ? Tout va bien — et tout le monde croit que l'élève est « doué ». Et quand elles ne coïncident pas ? L'élève verbal, devant le professeur qui dit « c'est pourtant évident, regardez le schéma ! », ne voit rien d'évident du tout : il lui faudrait un récit. L'élève visuel, noyé sous un flot d'explications orales sans support, décroche : il lui faudrait une image. Ni l'un ni l'autre n'est en cause ; c'est la rencontre qui a échoué. La Garanderie nomme cela le malentendu pédagogique : des échecs attribués au manque de travail ou de capacités, qui ne sont que des rendez-vous manqués entre deux langues mentales qui s'ignorent.
Tant de condamnations scolaires ne sanctionnent ni un manque d'intelligence ni un manque d'effort, mais l'ignorance réciproque de la langue mentale de l'élève et de la langue pédagogique du maître, écrit-il en substance.
D'après Antoine de la Garanderie, Les profils pédagogiques, Centurion, 1980
La parade n'est pas que chaque professeur devine le profil de chacun de ses trente élèves — mission impossible — mais qu'il bilingue son enseignement : donner à voir et donner à entendre, montrer le schéma et raconter le processus, puis ménager la pause évocative où chacun traduit dans sa langue. Et, en cas de difficulté persistante, ouvrir un dialogue pédagogique pour découvrir comment cet élève-là s'y prend.
Habitudes, pas destin : la nuance que tout le monde oublie
Venons-en au point où cet article se doit d'être scrupuleux, car c'est ici que la postérité a trahi le livre. Le mot « profil » a fait des ravages : on en a fait des cases. « Il est visuel » — comme on dirait « il est gaucher », une propriété fixe, quasi génétique, qu'il n'y aurait plus qu'à respecter en lui servant du visuel à perpétuité.
Or La Garanderie dit exactement le contraire, et il le dit dès 1980 : il s'agit d'habitudes évocatives. Une habitude s'est acquise — au gré de l'histoire de chacun, des rencontres, des premières réussites qui ont renforcé un registre plutôt que l'autre. Et ce qui s'est acquis peut s'enrichir : l'élève à dominante visuelle peut apprendre à se raconter les choses, le verbal peut s'entraîner à construire des images. Non seulement il le peut, mais il y a tout intérêt : certaines tâches se prêtent mieux à un registre (réciter une liste, revoir l'orthographe d'un mot), et la personne la mieux outillée est celle qui dispose des deux. Le profil est un point de départ à connaître, jamais une résidence surveillée.
La Garanderie lui-même, voyant se multiplier les lectures simplistes — des « tests de profil » expédiés en dix questions, des élèves étiquetés une fois pour toutes, des enseignants sommés de « respecter les styles » —, a passé une partie de son œuvre ultérieure à raffiner, corriger, protester. Il a regretté que l'on retienne la photographie (tu es visuel) en oubliant le film (tu peux devenir aussi habile dans l'autre registre) ; il a déplacé l'accent des profils vers les projets de sens et les mouvements de pensée, autrement plus fins ; et il a toujours refusé que la description serve à enfermer, elle qui n'existait que pour libérer.
Profils garanderiens et mythe VAK : ne pas confondre
La confusion la plus dommageable reste celle qui assimile les profils pédagogiques au « VAK » commercial — ce modèle « visuel/auditif/kinesthésique » diffusé par certains courants de formation, qui prétend qu'enseigner à chacun dans son « style sensoriel » améliore l'apprentissage. La recherche en psychologie cognitive a testé cette prétention à de nombreuses reprises et ne l'a pas validée : apparier le mode de présentation au « style » déclaré des personnes n'améliore pas leurs performances. Faut-il en conclure que La Garanderie est réfuté ? Non — à condition de voir que son objet est différent, sur trois points.
D'abord, le VAK classe des préférences de perception (par quel canal j'aime recevoir l'information) ; La Garanderie décrit des habitudes d'évocation (dans quelle langue mentale je fais exister l'information dans ma tête, une fois perçue). On peut écouter un cours — perception auditive — et l'évoquer en images : les deux plans sont distincts, et toute la gestion mentale se joue sur le second. Ensuite, le VAK est statique — un style à respecter ; les habitudes évocatives sont dynamiques — un point de départ à enrichir. Enfin, la préconisation pédagogique diffère du tout au tout : le VAK conduit à trier les élèves et à leur servir leur canal ; La Garanderie conduit à enseigner dans toutes les langues, à donner du temps d'évocation et à dialoguer avec chacun sur ses moyens. Ce que la recherche invalide, c'est l'appariement figé du VAK ; ce qu'elle confirme par ailleurs — l'importance de la génération active d'images mentales, de la récupération en mémoire, de l'explicitation des stratégies — recoupe plutôt les intuitions garanderiennes. Nous faisons le point complet dans l'article sur neurosciences et débats.
Ce qu'il faut garder du livre de 1980
Que reste-t-il, une fois les caricatures écartées ? L'essentiel, qui n'a pas pris une ride. Un, les personnes diffèrent réellement dans leurs manières d'évoquer, et ces différences sont invisibles tant qu'on ne les fait pas décrire — d'où la pratique du dialogue pédagogique. Deux, l'enseignement a intérêt à être multilingue — donner à voir, à entendre, à se redire — et à ménager du temps pour que chacun traduise. Trois, bien des échecs sont des malentendus, et un malentendu, cela se dissipe : c'est peut-être la nouvelle la plus optimiste de toute la pédagogie. Quatre, enfin : la description des habitudes n'a qu'un but, élargir la palette de chacun. Le profil n'est pas une identité, c'est un état des lieux — et un état des lieux, cela s'établit pour entreprendre des travaux.
Pour décrire finement ce que contiennent ces évocations — du concret, des mots, des liens logiques, de l'inédit —, La Garanderie a forgé un second outil, complémentaire des familles visuelle et verbale : les paramètres des évocations, objet de l'article suivant.
Le texte original
Dès 1981, la Revue française de pédagogie consacre aux Profils pédagogiques une longue note critique signée André de Peretti — grande figure de la pédagogie différenciée. Il en retient notamment cette observation de La Garanderie, qui résume l'enjeu pratique des profils : la « langue maternelle » évocative n'est pas une case où enfermer l'élève, mais un point de départ à enrichir.
Les élèves qui sont parvenus à faire intervenir une seconde langue pédagogique dans leurs activités d'apprentissage scolaire sont pratiquement toujours très bons.
Antoine de la Garanderie, Les Profils pédagogiques, Centurion, 1980, p. 144 — cité par A. de Peretti dans sa recension, Revue française de pédagogie n° 57, 1981
Pour aller plus loin
- L'évocation : la clé de voûte — le concept dont les profils décrivent les variantes : indispensable au préalable.
- Les paramètres des évocations — la seconde dimension de la description : P1, P2, P3, P4.
- Le dialogue pédagogique — la méthode pour découvrir les habitudes évocatives sans questionnaire ni étiquette.
- Mouvements de pensée et itinéraires mentaux — les raffinements ultérieurs, au-delà des familles d'évocation.
- Gestion mentale, neurosciences et débats — profils, styles d'apprentissage et données scientifiques : le point honnête.
Sources principales : Antoine de la Garanderie, Les profils pédagogiques (Centurion, 1980) ; Pédagogie des moyens d'apprendre (Centurion, 1982) ; Le dialogue pédagogique avec l'élève (Centurion, 1984) ; Critique de la raison pédagogique (Nathan, 1997).
Dans la base documentaire : A. de Peretti, recension des Profils pédagogiques, Revue française de pédagogie, 1981 ; Rousseau & Brabant-Beaulieu, article critique sur le neuromythe des styles d’apprentissage VAK ; présentation synthétique de la gestion mentale (document praticien). Documents réunis dans docs/, avec catalogues détaillant sources et droits.