Fondements

Antoine de la Garanderie : vie et œuvre

Imaginez un enfant que toute l'école a rangé parmi les incapables, et qui deviendra l'un des pédagogues français les plus influents du XXe siècle. La vie d'Antoine de la Garanderie n'est pas seulement un beau parcours : elle est la démonstration vivante de sa thèse. Voici comment un échec scolaire massif, une surdité ignorée et une obstination hors du commun ont donné naissance à la gestion mentale.

Un enfant « nul » — vraiment ?

Antoine de la Garanderie naît en 1920, dans une famille de la bourgeoisie catholique de l'ouest de la France. Rien, dans ses premières années d'école, ne laisse deviner le philosophe et le pédagogue qu'il deviendra. Bien au contraire : l'enfant accumule les mauvaises notes, les remarques désobligeantes, les classements humiliants. Il est distrait, dit-on. Lent. Peu doué. Le verdict scolaire tombe, implacable, comme il tombe encore aujourd'hui sur tant d'élèves : il n'a pas les capacités.

Ce que personne ne sait alors — ni ses maîtres, ni ses parents, ni lui-même —, c'est que le jeune Antoine souffre d'une surdité partielle. Pas une surdité totale, qui aurait alerté tout le monde, mais une déficience auditive sournoise, non diagnostiquée, qui lui fait perdre une partie de ce qui se dit en classe. Des consignes tronquées, des explications à moitié entendues, des dictées devinées : l'école lui parvient comme une radio mal réglée. Et comme il ignore que les autres entendent mieux que lui, il en conclut ce que l'institution lui répète : le problème, c'est lui.

Cette expérience de l'échec injuste, vécue de l'intérieur, sera la matrice de toute sa réflexion. Bien des années plus tard, il racontera dans ses ouvrages autobiographiques combien ces années d'humiliation ont façonné sa conviction centrale : derrière tout échec scolaire, il y a des moyens d'apprendre qui manquent ou qui sont inadaptés — pas une nature déficiente.

La remontée : quand on découvre « comment faire »

Le tournant survient à l'adolescence. Sa surdité est enfin identifiée, mais surtout, Antoine décide de ne plus subir. Puisque l'oreille le trahit, il va compenser : il apprend à s'appuyer massivement sur ce qu'il voit, à relire, à se redire les choses, à reconstruire mentalement ce que le cours ne lui a livré qu'en morceaux. Sans le savoir encore, il fait sa première découverte de gestion mentale : il existe des manières de s'y prendre dans sa tête, et en changer change tout.

La remontée est spectaculaire. L'élève « nul » devient un élève brillant. Il passe son baccalauréat, entreprend des études de philosophie, et décroche l'agrégation de philosophie — l'un des concours les plus exigeants de l'université française. Celui dont on disait qu'il n'avait pas les capacités vient de prouver, sur sa propre personne, que les capacités ne sont pas une donnée fixe mais une conquête, pour peu qu'on trouve les bons moyens.

Albert Burloud et la découverte de la vie mentale

Pendant ses études à Rennes, La Garanderie fait une rencontre décisive : celle du philosophe et psychologue Albert Burloud, qu'il considérera toute sa vie comme son maître. Burloud défend une psychologie de la pensée attentive aux tendances et aux schèmes qui structurent la vie mentale, à contre-courant du behaviorisme alors triomphant, qui ne veut connaître que les comportements observables et tient l'introspection pour une méthode disqualifiée.

Auprès de Burloud, le jeune agrégé apprend deux choses qui deviendront les piliers de la gestion mentale. D'abord, que la vie mentale a une structure : penser, ce n'est pas un brouillard indescriptible, ce sont des actes organisés, orientés, que l'on peut analyser. Ensuite, que le témoignage du sujet sur sa propre pensée — l'introspection, méthodiquement conduite — est une source de connaissance légitime. La Garanderie consacrera d'ailleurs sa thèse de doctorat à ces questions et défendra jusqu'au bout cette position, notamment dans Défense et illustration de l'introspection (1989).

À cette filiation s'ajoute une seconde influence majeure : la phénoménologie de Husserl, cette philosophie qui entend décrire rigoureusement les actes de conscience tels qu'ils se vivent. La gestion mentale se présentera explicitement comme une phénoménologie appliquée aux actes de connaissance : décrire, avec précision, ce que fait une conscience quand elle est attentive, quand elle mémorise, quand elle comprend.

Le professeur qui interrogeait les bons élèves

Devenu professeur de philosophie, La Garanderie enseigne d'abord en lycée, notamment au Mans, puis à Paris. C'est là, dans le quotidien de la classe, que naît la gestion mentale — non dans un laboratoire, mais au contact des élèves. Car ce professeur a une curiosité inhabituelle : au lieu de s'intéresser d'abord à ceux qui échouent, il interroge ceux qui réussissent. Comment t'y prends-tu pour apprendre une leçon ? Que se passe-t-il dans ta tête quand tu écoutes un cours ? Que fais-tu, exactement, quand tu réfléchis ?

De ces entretiens, une évidence se dégage : les élèves qui réussissent ne sont pas plus « doués », ils font quelque chose de précis dans leur tête. Ils se donnent des images mentales — visuelles pour les uns, auditives ou verbales pour les autres — de ce qu'ils perçoivent. La Garanderie nomme ce quelque chose l'évocation, et il constate que chacun a ses habitudes évocatives, son « profil pédagogique ». Surtout, il constate que les élèves en échec, eux, ou bien n'évoquent pas, ou bien évoquent dans une « langue mentale » que l'enseignement qu'ils reçoivent ne rejoint jamais.

Sa carrière institutionnelle accompagne cette recherche : il dirige l'Institut supérieur de pédagogie de l'Institut catholique de Paris, où il forme des enseignants et systématise ses observations, avant de poursuivre son travail universitaire à Lyon, où il occupe une chaire de pédagogie. L'observateur de terrain est devenu chercheur ; le chercheur ne cessera jamais d'être un homme de terrain.

1974-2010 : une œuvre foisonnante

Son premier livre paraît en 1974 : Une pédagogie de l'entraide, qui porte déjà sa conviction que la réussite se construit ensemble. Mais c'est en 1980 que paraît l'ouvrage fondateur, celui qui le fait connaître bien au-delà des cercles spécialisés : Les profils pédagogiques. Il y décrit les familles d'évocation, les habitudes mentales des élèves, et ce « malentendu pédagogique » qui se noue quand la langue de l'enseignant ne rencontre jamais la langue mentale de l'élève — nous y consacrons un article entier.

Suivent, à un rythme soutenu, plus d'une trentaine d'ouvrages qui déploient et affinent la théorie : Pédagogie des moyens d'apprendre (1982), qui donne à la gestion mentale sa plus belle définition ; Le dialogue pédagogique avec l'élève (1984), qui codifie l'outil central de la méthode ; Comprendre et imaginer (1987), sur les gestes de compréhension et d'imagination créatrice ; Défense et illustration de l'introspection (1989) ; La motivation (1991) ; Critique de la raison pédagogique (1997), somme philosophique de la maturité ; Les grands projets de nos petits (2001), sur les projets de sens qui orientent les enfants ; jusqu'à Plaisir de connaître, bonheur d'être (2004), au titre-programme. Il écrit et publie jusqu'à sa mort, en juin 2010, à quatre-vingt-dix ans.

Tous les enfants peuvent réussir : ce n'est pas un slogan, c'est le titre qu'il choisit — avec Geneviève Cattan — pour l'un de ses livres les plus lus, et c'est la conviction que toute son œuvre s'emploie à établir : l'échec scolaire n'est pas une fatalité de nature, écrit-il en substance, mais l'effet d'une ignorance des moyens d'apprendre — ignorance qui se soigne.

D'après Antoine de la Garanderie et Geneviève Cattan, Tous les enfants peuvent réussir, Centurion, 1988

La diffusion : des formations à l'Institut international

À partir des années 1980, la gestion mentale déborde les livres. Des enseignants, des orthophonistes, des psychologues, des parents se forment au dialogue pédagogique et aux gestes mentaux. Des organismes de formation se créent, animés par ses proches collaborateurs — le réseau « Initiative et Formation » notamment —, et La Garanderie fonde l'Institut international de gestion mentale pour garantir la fidélité et la qualité de la transmission. La méthode essaime en Belgique, en Suisse, au Québec, et s'étend de l'école primaire à la formation des adultes.

Cette diffusion a son revers, que La Garanderie a lui-même déploré : des vulgarisations hâtives réduisent parfois sa pensée à un étiquetage « visuels contre auditifs » qu'il n'a jamais cautionné. Il passera une partie de ses dernières années à corriger ces lectures simplistes, rappelant que les habitudes évocatives se décrivent pour être enrichies, jamais pour enfermer quiconque dans une case.

Une vie qui prouve une thèse

Reprenons le fil, car il dessine une figure rare : un penseur dont la biographie est la théorie. Enfant, il échoue — non par manque d'intelligence, mais parce que l'information lui parvient mal et que personne n'interroge sa manière d'apprendre. Adolescent, il réussit — non par miracle, mais parce qu'il découvre et met en œuvre des moyens mentaux adaptés. Professeur, il généralise : il va chercher chez les élèves qui réussissent les gestes mentaux qui font leur réussite, pour les décrire et les rendre transmissibles à tous. Chercheur, il fonde cette démarche en raison, avec Burloud et la phénoménologie. Fondateur, enfin, il organise la transmission de ces moyens au plus grand nombre.

À chaque étape, la même idée s'approfondit : ce qui sépare l'élève qui réussit de l'élève qui échoue, ce n'est pas un don, c'est un savoir-faire mental — et un savoir-faire, cela se décrit, cela s'enseigne, cela s'apprend. Il l'a formulé en une conviction que l'on peut résumer ainsi :

Il n'y a pas d'élèves sans moyens de réussir : il n'y a que des élèves à qui l'on n'a pas encore donné les moyens de leur réussite, écrit-il en substance tout au long de son œuvre.

D'après Antoine de la Garanderie, Pédagogie des moyens d'apprendre, Centurion, 1982

C'est cette promesse — exigeante, vérifiable, jamais magique — que les articles de ce site vont déplier un concept après l'autre. Le premier d'entre eux s'impose : qu'est-ce, au juste, que la gestion mentale ?

Un dernier mot

Le 6 novembre 2010, quelques mois après sa mort, un hommage public réunit à Paris ses proches, ses collègues et les associations qu'il avait inspirées, de la Belgique au Québec. La Lettre d'IF n° 103 — conservée dans la base documentaire — en rapporte le mot d'ordre, confié par Michèle Giroul, présidente de l'Institut International de Gestion Mentale :

Antoine de La Garanderie a ouvert un chemin, à nous de poursuivre.

Éditorial de Martine Clavreul, La Lettre d'IF n° 103, spécial hommage, décembre 2010

Pour aller plus loin

Sources principales : Antoine de la Garanderie, Les profils pédagogiques (Centurion, 1980) ; Pédagogie des moyens d'apprendre (Centurion, 1982) ; Défense et illustration de l'introspection (Centurion, 1989) ; avec Geneviève Cattan, Tous les enfants peuvent réussir (Centurion, 1988) ; Les grands projets de nos petits (Bayard, 2001).

Dans la base documentaire : numéro spécial hommage du réseau IF (2010) ; Lettre d’IF n° 103, spécial hommage (déc. 2010) ; Lettre d’IF n° 104, suite des hommages ; transcription du documentaire testamentaire Un homme, une pédagogie (~2010) ; transcription vidéo « Le fondateur de la gestion mentale » ; A. de Peretti, recension des Profils pédagogiques, Revue française de pédagogie, 1981. Documents réunis dans docs/, avec catalogues détaillant sources et droits.