Fondements
Les paramètres des évocations
Pourquoi le même élève brille-t-il en histoire et coule-t-il en mathématiques ? Dire qu'il est « plutôt littéraire » n'explique rien. La Garanderie propose mieux : une grille qui décrit ce que contiennent nos évocations — des choses, des mots, des liens, de l'inédit. Quatre paramètres, et soudain les réussites inégales d'un même apprenant deviennent lisibles. Voici l'outil de description le plus fin de la gestion mentale.
De la langue au contenu : pourquoi une seconde grille ?
Récapitulons le chemin parcouru. L'évocation est l'acte de faire exister dans sa tête ce que l'on a perçu. Les habitudes évocatives décrivent la langue de cette existence mentale : images visuelles pour les uns, évocations auditives et verbales pour les autres. Mais cette première description laisse échapper quelque chose d'essentiel. Deux élèves « visuels » peuvent évoquer le même cours de façons radicalement différentes : l'un revoit la scène racontée par le professeur, l'autre revoit les mots écrits au tableau. Même langue, contenus sans rapport.
Il fallait donc une seconde dimension : non plus comment j'évoque (en voyant ? en me disant ?), mais quoi — quelle sorte de réalité mes évocations font-elles exister ? C'est la grille des paramètres, que La Garanderie numérote de 1 à 4. Croisée avec les familles visuelle et auditive/verbale, elle donne à la gestion mentale une finesse descriptive remarquable : huit registres au moins, là où le sens commun ne voit que « des visuels et des auditifs ».
La grille des quatre paramètres
P1 — le concret : choses, êtres, scènes
Le paramètre 1 rassemble les évocations du concret : les choses, les personnes, les lieux, les scènes de la vie. Évoquer en P1, c'est faire exister mentalement le monde sensible : revoir le volcan en éruption, la bataille racontée en histoire, le visage de la boulangère ; réentendre l'orage, se rejouer la scène du film. C'est le registre du témoin : la réalité d'abord, telle qu'elle se montre.
P2 — les mots, les codes, les automatismes
Le paramètre 2 rassemble les évocations des signes : mots en tant que mots, lettres, chiffres, symboles, formules — et les automatismes qui les manient. Évoquer en P2, c'est revoir l'orthographe de « chrysanthème », réentendre « sept fois huit, cinquante-six », faire exister mentalement une date, un numéro de téléphone, le symbole chimique du fer. Là où P1 évoque le cheval, P2 évoque le mot « cheval », c-h-e-v-a-l. C'est le registre du code — indispensable à l'orthographe, au calcul automatisé, au par-cœur exact.
P3 — les liens logiques, les relations, les raisonnements
Le paramètre 3 rassemble les évocations des rapports : liens de cause à effet, classements, analogies, structures, enchaînements d'un raisonnement. Évoquer en P3, c'est faire exister mentalement non plus les choses ni les mots, mais ce qui les relie : pourquoi le volcan entre en éruption, en quoi deux guerres se ressemblent, comment se déduit la formule. Le P3 peut être visuel (schémas fléchés, tableaux mentaux) ou verbal (se redire l'argumentation pas à pas) : c'est le registre de la compréhension articulée.
P4 — le prolongement inédit : liens personnels, imagination
Le paramètre 4 rassemble les évocations du prolongement : ce que la personne ajoute d'elle-même au donné — rapprochements personnels, hypothèses, variations, inventions. Évoquer en P4, c'est se demander « et si… ? », relier la leçon à sa propre vie, transformer le théorème en énigme, prolonger l'histoire au-delà de sa fin. C'est le registre de la découverte et de la création, matière première du geste d'imagination créatrice.
Deux précisions pour éviter les faux sens. D'abord, les paramètres ne sont pas des niveaux de valeur : P4 n'est pas « mieux » que P1. Une mémoire d'orthographe exige du P2 ; une dissertation exige du P3 ; un récit vivant s'appuie sur du P1 ; une trouvaille naît en P4. Ensuite, comme pour les familles d'évocation, il s'agit d'habitudes : chacun fréquente spontanément certains paramètres plus que d'autres, et chacun peut apprendre à fréquenter les autres. La grille décrit pour enrichir, jamais pour classer.
Décrire les évocations d'un élève, ce n'est pas le mettre en fiches : c'est dresser l'inventaire de ses richesses pour lui apprendre à s'en servir — et lui ouvrir celles qu'il n'exploite pas encore, écrit-il en substance.
D'après Antoine de la Garanderie, Pédagogie des moyens d'apprendre, Centurion, 1982
Le cas Julien : fort en histoire, faible en maths
Voyons la grille au travail sur l'énigme annoncée en ouverture.
Notez la logique du diagnostic : on ne conclut pas « pas doué en maths », ni même « élève visuel », mais « évocations P1 riches, P2 et P3 pauvres pour l'instant ». Le premier verdict ferme l'avenir ; le second dessine un programme d'entraînement.
Ce que chaque matière demande
La grille des paramètres permet de relire les matières scolaires comme des demandes de paramètres spécifiques — souvent implicites, jamais enseignées en tant que telles.
L'orthographe et le vocabulaire vivent en P2 : il faut faire exister les mots comme objets graphiques ou sonores, revus ou réépelés mentalement. L'élève tout-P1 qui, au mot « chrysanthème », évoque la fleur et jamais les lettres, comprendra tout et écrira tout faux — voir notre article sur l'orthographe.
La grammaire et les mathématiques conjuguent P2 (symboles, conjugaisons, tables, formules) et P3 (règles, relations, démonstrations). Beaucoup d'échecs en mathématiques se logent exactement là : l'élève évoque les nombres (P2) mais pas les relations entre eux (P3), ou récite la règle (P2) sans évoquer ce qu'elle relie (P3) — il « sait sa leçon » et rate tous les exercices.
L'histoire, la géographie, les sciences naturelles s'ouvrent par le P1 — scènes, cartes, paysages, expériences — mais ne s'achèvent qu'en P3 : causes, conséquences, structures. L'élève tout-P1 y raconte à merveille et explique mal ; l'élève tout-P3 y explique sèchement sans jamais faire vivre. Les langues étrangères mobilisent P1 (associer « horse » à l'image du cheval plutôt qu'au mot français), P2 (formes écrites et sonores) et P3 (grammaire) — voir l'article dédié. La rédaction, les arts, la démarche scientifique inventive couronnent le tout en P4 : prolonger, relier à soi, créer.
Un outil de diagnostic fin — et ses limites
Dans le dialogue pédagogique, la grille des paramètres joue le rôle du stéthoscope : elle donne à l'accompagnant des hypothèses précises à explorer et des mots pour décrire ce qu'il entend. « Il ne travaille pas assez » devient « il évoque le récit du cours (P1) mais jamais les termes exacts (P2) : normal qu'il comprenne tout et perde les points de vocabulaire ». La description fine débouche sur des gestes de remédiation fins — c'est toute la différence entre juger et diagnostiquer.
Restons lucides, enfin, sur le statut de cet outil. La grille des paramètres est une description phénoménologique, née de l'analyse de milliers de témoignages introspectifs — pas une taxonomie validée expérimentalement par les sciences cognitives, qui découpent la cognition autrement (mémoire de travail, imagerie mentale, raisonnement…). Sa valeur est d'abord pratique : donner aux pédagogues un langage fin pour observer, questionner et diversifier. Utilisée en ce sens — comme un révélateur d'habitudes et un programme d'enrichissement, jamais comme un test de classement —, elle reste l'un des instruments les plus éclairants qu'un enseignant ou un parent puisse s'approprier. Sur le dialogue entre gestion mentale et sciences cognitives, voyez notre article Gestion mentale, neurosciences et débats.
Il ne suffit pas de savoir qu'un élève évoque : il faut savoir ce que ses évocations donnent à exister — des êtres, des mots, des raisons ou des possibles — car c'est là que se décident ses réussites et ses échecs, écrit-il en substance.
D'après Antoine de la Garanderie, Les profils pédagogiques, Centurion, 1980
Pour aller plus loin
- L'évocation : la clé de voûte — le concept de base dont les paramètres décrivent le contenu.
- Habitudes évocatives et profils pédagogiques — la première grille (visuel/verbal), à croiser avec celle-ci.
- Le dialogue pédagogique — la méthode d'enquête où la grille des paramètres devient un stéthoscope.
- Les mathématiques autrement — P2 et P3 à l'œuvre : le terrain d'application le plus parlant.
- Orthographe : mémoriser pour écrire juste — le P2 en action sur les mots.
Sources principales : Antoine de la Garanderie, Les profils pédagogiques (Centurion, 1980) ; Pédagogie des moyens d'apprendre (Centurion, 1982) ; Comprendre et imaginer (Centurion, 1987).
Dans la base documentaire : A. de Peretti, recension des Profils pédagogiques, Revue française de pédagogie, 1981 ; présentation synthétique de la gestion mentale (document praticien). Documents réunis dans docs/, avec catalogues détaillant sources et droits.