Méthode et pratique
La motivation : l'éveil du sens
« Il est intelligent, mais il n'est pas motivé. » Combien de bulletins scolaires, combien de conversations de salle des professeurs tiennent dans cette phrase ? Antoine de la Garanderie l'a retournée comme un gant : la motivation n'est pas un carburant qui manquerait à certains, c'est un éveil qui n'a pas encore eu lieu. Dans La motivation, son éveil, son développement (1991), il montre qu'on ne motive personne de l'extérieur — mais qu'on peut éveiller, chez chacun, le sens qui met en mouvement. Voici comment.
Le grand malentendu : motiver de l'extérieur
Face à un élève qui « ne fait rien », l'arsenal habituel se déploie : promesses (« si tu as ton brevet, tu auras un scooter »), menaces (« tu vas redoubler »), exhortations (« pense à ton avenir ! »), points bonus, tableaux de récompenses. Ces leviers fonctionnent — un peu, un temps. Puis ils s'usent, et il faut augmenter la dose. Pire : ils installent l'idée que le travail scolaire est une monnaie d'échange, quelque chose qui ne vaut rien en soi puisqu'il faut payer pour l'obtenir.
Le diagnostic de La Garanderie est radical : ces dispositifs échouent parce qu'ils se trompent d'endroit. Ils agissent sur les circonstances extérieures de l'activité, alors que la motivation est un phénomène intérieur — un mouvement de la conscience vers ce qui lui apparaît comme ayant du sens. On peut contraindre un corps à s'asseoir devant un cahier ; on ne peut pas contraindre une conscience à se mettre en projet. Tant que la tâche ne signifie rien pour la personne, aucune carotte n'y suppléera durablement.
La proposition inverse est tout aussi radicale : quand le sens s'éveille, la motivation n'a plus besoin d'être fabriquée. Elle jaillit. Chacun l'a vécu : le jour où un sujet s'est mis à vous intéresser vraiment, personne n'a eu besoin de vous récompenser pour que vous y passiez des heures.
La motivation, écrit-il en substance, ne se décrète pas et ne s'injecte pas : elle s'éveille. Elle naît le jour où l'être découvre qu'une activité a du sens pour lui — et ce sens, nul ne peut le lui donner du dehors, mais chacun peut l'aider à le trouver au-dedans.
Antoine de la Garanderie, La motivation, son éveil, son développement, Le Centurion, 1991
Là où naît la motivation : le projet de sens
Pour comprendre la thèse, il faut rappeler un concept central de la gestion mentale : le projet de sens. Rien n'advient dans la vie mentale sans une visée préalable, le plus souvent implicite : je regarde ce paysage pour le raconter, j'écoute ce cours pour le retrouver demain. Ces orientations anticipatrices donnent forme et direction à nos actes de connaissance.
La motivation, chez La Garanderie, n'est rien d'autre que la face affective et dynamique du projet de sens : quand une activité s'inscrit dans une visée qui me concerne — comprendre le monde, être capable, créer, rejoindre les autres, me projeter dans un avenir désirable — elle se charge d'énergie. Quand elle ne s'inscrit dans rien, elle reste lettre morte, quels que soient les points bonus. L'élève « démotivé » n'est donc pas un élève vide : c'est un élève dont les projets de sens ne rencontrent pas, ou plus, ce qu'on lui propose. La question féconde n'est pas « comment le motiver ? » mais « quel sens cette activité pourrait-elle prendre pour lui, et qu'est-ce qui empêche cette rencontre ? »
Le cercle vertueux : la compétence nourrit l'envie
Voici le maillon que l'on oublie presque toujours, et qui fait l'originalité pédagogique du livre : le sens ne s'éveille durablement que si la personne dispose des moyens de réussir. On croit que la motivation précède le travail (« quand il sera motivé, il s'y mettra »). La Garanderie montre que la flèche va aussi, et d'abord, dans l'autre sens : c'est l'expérience de la réussite comprise — je réussis, et je sais comment je réussis — qui allume et entretient le désir.
D'où un cercle vertueux : la maîtrise des gestes mentaux (savoir être attentif, mémoriser, comprendre) produit des réussites ; ces réussites nourrissent le sentiment de capacité ; ce sentiment donne envie de s'engager à nouveau ; l'engagement développe la maîtrise. Et le cercle inverse, vicieux : l'échec répété, surtout quand il est inexpliqué — je travaille et j'échoue quand même, sans comprendre pourquoi — éteint méthodiquement le désir. À force de ne jamais voir ses efforts aboutir, l'élève conclut, très logiquement, que l'effort ne sert à rien, puis que la matière « n'est pas pour lui », puis qu'il est « nul ». Ce que l'on nomme démotivation est souvent une conclusion rationnelle tirée d'expériences réelles.
La conséquence pratique est immense : le premier travail sur la motivation n'est pas un discours, c'est une restauration des moyens. Redonner à la personne des procédures mentales qui marchent, lui faire vivre une réussite dont elle comprend le mécanisme — et le désir, si souvent sermonné en vain, se rallume de lui-même.
Retrouver l'expérience du « je peux »
La Garanderie insiste sur ce qu'il appelle le sentiment de capacité : cette certitude intime, ancrée dans des expériences vécues, que « je peux ». Ce sentiment n'est pas de la pensée positive ; il ne se fabrique pas à coups d'encouragements (« mais si, tu es capable ! ») que l'intéressé, fort de ses échecs, reçoit comme des politesses ou des mensonges. Il se reconstruit par des preuves : des tâches calibrées pour être réussies, un dialogue pédagogique qui fait décrire la réussite et en révèle les moyens, un transfert progressif vers des tâches plus ambitieuses. Chaque réussite comprise est une pierre ; le « je peux » est le mur qu'elles finissent par former.
Carottes, bâtons et science de la motivation
La psychologie contemporaine a largement rejoint ces intuitions. Les travaux sur la motivation autodéterminée — ceux d'Edward Deci et Richard Ryan notamment — ont établi que les récompenses extérieures peuvent même éroder l'intérêt spontané pour une activité : payé pour dessiner, l'enfant qui adorait dessiner dessine moins dès qu'on cesse de le payer. Ils ont aussi identifié les besoins dont la satisfaction nourrit une motivation durable : se sentir compétent, se sentir autonome — à l'origine de ses actes plutôt que pion d'autrui —, se sentir relié aux autres.
La convergence avec La Garanderie saute aux yeux, sans qu'il faille forcer les textes : son « sentiment de capacité » répond au besoin de compétence ; son refus de motiver du dehors et son respect scrupuleux des moyens propres de chacun répondent au besoin d'autonomie ; le dialogue pédagogique, rencontre où l'adulte s'intéresse vraiment à la vie mentale de l'élève, nourrit le lien. La spécificité de La Garanderie, c'est l'outillage : là où d'autres décrivent les conditions de la motivation, il fournit le levier concret — rendre à la personne la maîtrise consciente de ses gestes mentaux — pour les remplir.
Éveiller le sens sans manipuler
Reste la question délicate : que peut faire un parent, un enseignant, un formateur ? Si l'on ne motive pas de l'extérieur, faut-il attendre les bras croisés ? Non — mais le rôle change de nature : on ne pousse pas, on éveille. Et éveiller n'est pas manipuler : la manipulation cherche à obtenir un comportement en instrumentalisant l'autre ; l'éveil cherche à faire découvrir à l'autre un sens qu'il sera libre de faire sien — ou non. Quatre gestes concrets dessinent cette posture.
Faire vivre la réussite avant de la promettre. Plutôt que d'annoncer que « ça va devenir intéressant », calibrer une tâche que la personne va réellement réussir, puis faire décrire la réussite. Le sens se goûte, il ne se promet pas.
Relier la tâche aux projets déjà vivants. Toute personne, même « démotivée », a des territoires où son désir fonctionne : un sport, un jeu, un métier rêvé, une passion. Le dialogue pédagogique permet de découvrir les gestes mentaux qui y opèrent, puis de jeter des ponts — comme la couture de Léa vers la géométrie, l'entrepôt de Bruno vers les schémas électriques.
Donner à voir l'usage et la destination des savoirs. Beaucoup d'activités scolaires sont opaques : on ne sait ni à quoi elles servent, ni où elles mènent. Expliciter la finalité — voici ce que ce chapitre permettra de faire, de comprendre, de fabriquer — offre au projet de sens un point d'ancrage. Attention à la nuance : il s'agit d'ouvrir des perspectives, pas de brandir l'avenir comme une menace.
Respecter le refus provisoire. L'éveil ne se force pas. Un sens proposé peut ne pas prendre aujourd'hui et germer dans six mois. L'éducateur sème, arrose — et accepte de ne pas commander la pousse. C'est la différence ultime avec le dressage : la motivation éveillée appartient à la personne, pas à celui qui l'a éveillée.
Pour aller plus loin
- Le projet : se mettre en route mentalement — le concept dont la motivation est la face dynamique.
- Le dialogue pédagogique — l'outil concret pour restaurer les moyens et le sentiment de capacité.
- Parents : accompagner les devoirs sans s'épuiser — l'éveil du sens appliqué aux soirées de devoirs.
- Adultes, formation et monde du travail — pour prolonger l'histoire de Bruno : la motivation en reconversion et en entreprise.
- Le geste de mémorisation — parce que l'imaginaire de l'avenir est aussi une affaire de sens.
Sources principales : Antoine de la Garanderie, La motivation, son éveil, son développement (Le Centurion, 1991) ; Les profils pédagogiques (Le Centurion, 1980) ; Antoine de la Garanderie et Geneviève Cattan, Tous les enfants peuvent réussir (Le Centurion, 1988) ; Edward Deci et Richard Ryan, travaux sur la théorie de l'autodétermination.
Dans la base documentaire : Th. de La Garanderie, « Affectivité et connaissance : pour une pédagogie du projet de sens », Educatio, 2014 ; introduction de Renforcer l’éveil au sens (IF Belgique) ; recension des Grands Projets de nos petits (IF Belgique). Documents réunis dans docs/, avec catalogues détaillant sources et droits.